Home
Propos recueillis par
Jennifer Ratet

Olivier Coulon Jablonka © deniseoliverfierro

Votre rencontre avec deux habitantes de la Courneuve en lutte contre la construction d’un data center dans leur rue est à l’origine de From the ground to the cloud, comment s’est-elle déroulée ?
À l’époque du spectacle Paris nous appartient, nous les avions croisé une première fois lors d’une rencontre autour du Grand Paris. Elles étaient intervenues de façon impromptue pour alerter les participants sur les dangers écologiques des data centers sur le territoire de Plaine Commune. Leur intervention nous avait saisi. Nous ne savions alors pas du tout ce qu’était un data center. Nous les avions recontacté quand nous arpentions le territoire du 93 suite à la commande d’une pièce qui s’inspire de la vie des gens d’Aubervilliers par le théâtre de La Commune (CDN). Cette pièce d’actualité est devenue par la suite le 81 avenue Victor Hugo, un spectacle réalisé avec les sans-papiers qui vivent à cette adresse. Suite à ces deux rendez-vous manqués, nous avons décidé de prendre leur histoire comme point de départ à l’écriture du prochain projet de la compagnie. From the ground to the cloud, vous le verrez, ne se limite pas au territoire de la Courneuve. Mais les entretiens que nous avons réalisé avec les deux habitantes ont constitué le point de départ de notre enquête sur les data.

Votre méthode de travail consiste à croiser des matériaux documentaires et des textes littéraires, quelles sont les pistes que vous avez suivies pour votre enquête urbanistico-numérique ?
Dans un premier temps, nous avons cherché d’une certaine façon à ouvrir la boite noire du data center, à savoir ce qu’il y avait à l’intérieur. Le Cloud dessine une autre géographie que celle de la ville à laquelle nous nous étions intéressés jusque-là. Les précieuses données hébergées dans les data centers, les data, sont le pétrole de la nouvelle économie numérique. Avec le big data aujourd’hui on cherche à créer de la valeur avec ces immenses réserves de données. Des algorithmes permettent d’extraire des corrélations invisibles à l’oeil nu pour faire ensuite une série de petites prédictions. Nous avons donc cherché à rencontrer les acteurs de la French Tech pour essayer de comprendre quelles étaient les promesses du big data. Des développeurs web, des data scientists, des ingénieurs en intelligence artificielle nous ont parlé de ce qu’ils considèrent être une véritable révolution aujourd’hui. Nous aimons dans nos spectacles mettre en relation plusieurs temps et plusieurs matériaux. Nous nous sommes retrouvés avec une somme considérable d’entretiens assez techniques, mais cette fois, nous n’avions pas de texte littéraire pour mettre en correspondance le matériau documentaire. Les opérations de montage que nous tentions ne fonctionnaient pas. Nous avons donc commencé à lire des ouvrages sur l’histoire de l’informatique. Comme nous n’y connaissions rien, cela nous a occupé pendant un certain temps. Nous sommes alors tombés sur ce livre, Aux sources de l’utopie numérique. Dans cet essai, Fred Turner fait une généalogie étonnante de la Silicon Valley. Il montre comment l’utopie numérique naît de la rencontre improbable entre les jeunes informaticiens de Stanford et du MIT et le milieu de la contreculture à la fin des années 60. C’est cette rencontre qui va sceller l’identité hacker et permettre par la suite l’invention de l’ordinateur personnel et d’internet tel que nous le connaissons. Le livre raconte  l’inversion du regard porté sur  l’informatique entre les années 60 et 80. Car dans l’Amérique de la guerre foide, au départ l’informatique est liée au développement de la bombe atomique. Elle incarne pour la jeunesse américaine un monde bureaucratique et déshumanisé. Mais quand une frange du mouvement contestataire décide de partir de San Francisco pour vivre en communauté à la fin des années 60, ils emportent avec eux certaines technologies militaires. Certains hippies ont lu les ouvrages de Norbert Wiener, l’inventeur de la cybernétique, et ils vont chercher à faire de ces technologies des outils d’émancipation. Suite à cette lecture, une première  hypothèse de travail est née. Pour distancer notre présent technologique, pour tisser des liens entre hier et aujourd’hui, nous avons décidé de replonger dans le San Francisco des années 60 et revenir aux sources de cette utopie. L’histoire que raconte Fred Turner nous permet de mieux comprendre pourquoi aujourd’hui encore la Silicon Valley s’auréole d’une aura de transgression et prétend changer le monde. Nous avons continué à lire les archives de l’époque pour constituer un matériau historique qui puisse ensuite servir de base à l’écriture du spectacle. C’est après la sédimentation de toutes ces strates documentaires que Eve Gollac, la dramaturge de la compagnie, a écrit le texte en créant une fiction plus romanesque pour ce projet.

Quels sont les liens que vous avez tissés avec L’Odyssée d’Homère, le texte qui a également attiré votre attention ?
L’Odyssée correspond en vérité à une strate antérieure du travail. Au départ c’était une intuition. Cela nous plaisait de prendre l’un des premiers récits de l’humanité pour traiter de notre modernité technologique. Ulysse c’est le héros qui après la guerre de Troie et avec l’invention de merveilleux outils doit retrouver le chemin d’un retour et le sens d’une humanité. L’Odyssée a eu valeur d’inspiration poétique pendant l’écriture. C’est une source secrète. Mais vous pouvez vous amuser à retrouver un certain nombre d’images et d’échos avec le mythe d’Homère dans le texte final. C’est d’une certaine façon une odyssée que nous avons voulu construire. L’image de l’océan c’est quelque chose qui revient régulièrement, et San Francisco où se passe une partie de la pièce se situe devant l’océan. L’un des personnages principaux s’appelle « Ulysse », il est aussi question d’un Théo qui est à sa recherche.

Quels sont les grands enjeux auxquels l’ère du big data confronte l’humanité selon vous ?
Je ne suis pas sûr que les problèmes que pose le big data soient véritablement nouveaux. La science des données est soumise aujourd’hui à l’économie capitaliste. Les applications du big data permettent au système de se renouveler. Mais cette utilisation de la recherche scientifique à des fins financières ou militaires c’est une vieille histoire. Quand les étudiants de Berkeley déchiraient les cartes perforées d’IBM dans les années 60, ils dénonçaient déjà la collusion entre le monde de la recherche universitaire, les entreprises et l’armée. Dans le contexte de la guerre froide, ils refusaient de servir de matière première à cette université qui les préparaient à devenir des ingénieurs d’IBM, des rouages de la machine américaine. Imaginez que les ingénieurs d’aujourd’hui se révoltent contre l’utilisation qui est faites de leurs inventions…
La Silicon Valley aujourd’hui prétend que le big data apportera des solutions nouvelles aux grands problèmes de l’humanité (l’amour, la politique, tout y passe…). Rendre le monde meilleur, c’est le grand leitmotiv de la Silicon Valley. Les gens qui y travaillent y croient. Dans le spectacle vous entendrez des extraits de leurs discours, mais je vous invite à écouter les dirigeants de Google nous parler du futur, ça fait froid dans le dos. Le problème avec ce discours « philanthropique » c’est qu’il passe sous silence les dégâts de la nouvelle économie numérique. Il y a bien sûr les dégâts écologiques qui sont occultés, comme si internet et l’informatique fonctionnaient avec une énergie propre et étaient fondamentalement différents de la vieille industrie. Il y a aussi les dégâts sociaux. Les travailleurs sont « uberisés », précarisés. L’État se désengage de plus en plus. Pourquoi faire des investissements publics dans la santé par exemple si le big data prétend s’en occuper de façon plus efficace? Ces problèmes ne sont pas vraiment nouveaux, mais le big data leur donne une nouvelle vigueur. Malgré le discours de modernité dans lequel se drapent les apôtres du big data, on voit poindre les mêmes contradictions du capitalisme que soulevait Marx à la fin du XIXème siècle. Les voix critiques qui s’élèvent contre cette technoscience sont peu nombreuses, car pour beaucoup le big data représente le nouvel eldorado à conquérir. Mais depuis quelques années les travaux des chercheurs sur le big  data trouvent un certain écho. Certains d’entre eux mettent en garde contre le risque d’une gouvernementalité algorithmique de la vie. Deleuze disait déjà qu’on était passé d’une société disciplinaire en milieu fermé, à l’image de la prison, à une société du contrôle en milieu ouvert, qui est un autre régime de domination. Il écrivait : « Les anneaux d’un serpent sont encore plus compliqués que les trous d’une taupinière ». Eh bien, c’est un peu ça le big data, un serpent qui s’enroule sur lui-même…
À partir des données récoltées dans le passé, les algorithmes du big data sont censés prédire des morceaux du futur, mais en le faisant ils fonctionnent comme des prédictions auto réalisatrices. Prenons l’exemple de Google. Si vous tapez une demande dans le moteur de recherche de Google, en fonction de votre historique, de vos goûts, de vos opinions politiques, vous n’aurez pas la même réponse que votre voisin. Les recherches passées déterminant les résultats futurs, et cela indéfiniment, vous risquez de ne jamais rencontrer l’altérité de votre voisin. Meetic est construit pareil… Avec le big data, on veut supprimer le hasard. Mais que devient l’humanité si on lui enlève sa part de liberté, sa part de choix, et la part de risque inhérente à l’existence. La vie d’un individu est réduite par le big data à des statistiques. Aujourd’hui, aux États-Unis, tout le monde utilise ça. Les banques, les assurances, les entreprises ont accès à certaines données personnelles et utilisent le big data pour savoir si vous pourrez rembourser votre crédit, s’il faut augmenter le coût de votre assurance maladie, ou si vous êtes le candidat idéal pour le poste recherché.
Alors comment faire pour échapper aux anneaux du big data ? L’une des pistes de travail serait de chercher à ouvrir ses boîtes noires. Il faut alerter les citoyens sur l’usage qui est fait de leurs données personnelles, mais aussi questionner le fonctionnement des algorithmes. Il faut exiger la protection de la vie privée et demander la transparence pour les entreprises qui utilisent le big data. Les algorithmes qui traitent les données sont souvent extrêmement complexes et opaques. Sur quels critères sont-ils conçus ? Le code peut-il être rendu public ? Si on ne peut pas lire ces algorithmes alors qu’ils ont une grande influence sur nos vies, si on est obligé de s’en remettre aveuglément aux décisions de la machine, cela pose évidemment des problèmes juridiques. Récemment, il y a eu un problème avec le portail d’admission post bac (APB) qui utilisait un algorithme pour sélectionner les étudiants, sauf que les candidats ne connaissaient pas les critères utilisés. Les lycéens ont menacé d’entreprendre une action en justice et l’État a dû communiquer le code de l’algorithme… Rêvons que les traders haute fréquence soient un jour obligé de faire de même.

Comment avez-vous abordé la complexité de la mise en relation entre la virtualité des données numériques et la réalité du plateau théâtral ?
De la façon j’espère la plus simple possible. L’enjeu de ce spectacle c’est de parler des nouvelles technologies sans céder à leur fascination. Nous faisons donc avec les moyens du théâtre. Ce n’est pas un spectacle multimédia. Nous poussons ce jeu avec la scénographie qui traite de façon littérale la question de la théâtralité d’un tel sujet.
L’aspect spectaculaire de notre théâtre ne se situe pas à cet endroit. Nous faisons, je crois, un théâtre assez brechtien qui cherche à démonter les mécanismes de la machine.

Quelles sources d’informations conseilleriez-vous à quelqu’un qui voudrait se renseigner sur les data centers ?
Jade Lingardt qui est journaliste à Mediapart a écrit plusieurs articles au sujet des data center sur Plaine
Commune. Plus largement, je conseillerais le dernier livre d’Eric Sadin La Siliconisation du monde qui a le mérite d’être très synthétique et qui est une bonne porte d’entrée dans ce sujet complexe. Mais il y a d’autres chercheurs passionnants, Evgeny Morozov, Antoinette Rouvroy…

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s