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Entretien avec Nathalie Garraud & Olivier Saccomano – cie du Zieu
Propos recueillis par Jennifer Ratet

Nathalie Garraud & Olivier Saccomano

À mains levées est le second des trois tableaux créés à quelques mois d’intervalle qui, une fois rassemblés au terme de deux années de travail, constitueront La Beauté du geste. Qu’auraient besoin de savoir celles et ceux qui n’auraient pas pu assister à la représentation du premier, L’instant décisif ?
La seule chose qu’ils aient besoin de savoir, c’est qu’ils vont voir la seconde pièce d’un triptyque, que cette pièce appartient donc à une architecture d’ensemble qui n’apparaîtra qu’une fois les trois parties réunies. Mais en termes d’ « informations », rien ne leur manquera, dans la mesure où le passage d’une pièce à l’autre opère plutôt comme un changement de plan, un saut, que selon une continuité narrative au sens strict. Dans L’instant décisif, on voyait les acteurs au travail, dans le labyrinthe chaotique et discontinu des temps de recherche où leurs essais sondaient la cartographie possible d’une pièce à venir. À mains levées est la pièce à laquelle les acteurs ont abouti et qui les met en jeu à l’intérieur d’une compagnie de CRS. Le troisième tableau, L’angle mort sera (sans doute sous la forme d’une bouffonnerie judiciaire) le procès intenté aux acteurs pour avoir joué cette pièce. À mains levées est donc la pièce charnière, une pièce dans la pièce : elle reprend lointainement certains motifs ou certaines décisions apparus dans le premier tableau (qui s’achevait par l’apparition d’un rôle de CRS, justement) et dispose déjà les motifs d’accusation qui apparaîtront dans le troisième tableau. Mais ce système d’échos et de réfractions n’empêche pas de voir À mains levées comme une pièce à part entière.

Vous dites : « Sur la carte imaginaire de La Beauté du geste, un point de convergence apparaît, au carrefour de nos questions théâtrales et politiques. Ce point, c’est Hamlet. » Qu’est-ce qui explique que cette figure tienne un tel rôle dans votre travail ?
En commençant La beauté du geste, nous nous sommes dit : cette troupe de théâtre, dont nous allons déplier l’aventure, devrait travailler sur une pièce, une autre pièce que celle qu’ils vont finalement décider d’écrire. Pourquoi Hamlet ? Sans doute parce qu’aucune pièce n’a posé si ouvertement la contradiction entre la puissance du théâtre et le pouvoir de l’État, dans une situation qui est à peu de choses près celle d’un état d’urgence. C’est aussi une pièce qui, comme toutes les grandes pièces, médite sur la fin d’une époque et la naissance d’une autre. On y lit à la fois une hésitation propre aux séquences intermédiaires (« être ou ne pas être » !), une récapitulation de la séquence précédente et l’expérience radicale d’un désir de rupture. C’est ce point d’équilibre et de bascule qui nous intéresse dans Hamlet, quand les histoires et les métaphores, tout d’un coup libéré, sortent de leurs gonds et désordonnent, subvertissent, déplacent ce qui domine sous le nom de « réalité » ou de « réalisme » (politique et théâtral). Pourtant, s’il y avait bien dans L’instant décisif, une scène de Shakespeare réécrite (une sorte d’exaspération de la scène des fossoyeurs sur la tombe d’Ophélie), Hamlet reste, à l’échelle de notre triptyque, cette « autre » pièce, au sens exact où la psychanalyse parle de l’    « autre scène » pour désigner l’inconscient : elle travaille souterrainement, mais n’est pas l’enjeu direct de notre écriture. Nous n’oublions pas, comme il est dit dans L’instant décisif qu’ « Hamlet est une vieille     brouette » et que « les princes sont des métaphores », ce qui est une manière de dire que nous devons écrire nos propres histoires, dresser nos propres métaphores.

Comment avez-vous vécu votre nomination en duo à la tête du Centre Dramatique National de Montpellier ?
Avec bonheur, et avec le sentiment d’une grande et belle responsabilité, à la fois artistique et disons… historique. Notre pratique et notre art, en tant qu’auteur et metteure en scène, sont ceux de gens qui n’ont pas grandi dans l’institution mais qui se sont donnés les moyens, par un profond travail de troupe, par l’invention de rapports avec le public, par une pensée critique des formes et des usages, de mener un chemin de création exigeant et généreux. Cette nomination est l’occasion d’approfondir ce travail à une autre échelle, avec la possibilité de construire des alliances et de transformer des modèles à partir d’une expertise qui est celle des artistes eux-mêmes et des compagnies. Par ailleurs, sur un plan historique, nous vivons une époque charnière, où des modèles, notamment ceux des politiques publiques, sont profondément remis en cause. Dans un tel contexte, les positions défensives ne suffisent plus. Le champ de bataille a changé. L’affirmation de l’art, son courage, ses hypothèses sur les transformations possibles des lieux, des sensibilités, des socialités, doivent être portés haut face à toutes les intimidations, voire le mépris dont il est parfois la cible. Nous avons donc un devoir d’exemplarité, pas celle du bon élève, mais celle d’un art qui se mesure aux situations et attitudes historiques de son temps. « L’art historique est par essence contemporain », disait Courbet. C’est une définition, mais c’est aussi une tâche.

Que pouvez-vous nous dire sur votre projet et vos ambitions pour ce mandat ?
L’urgence, à nos yeux, est la réinvention d’une durée entre les oeuvres, le public et les artistes. Cette durée est la condition d’une transformation de nos rapports. « Tout passe, tout lasse » est la maxime implicite de la mode qui soutient aujourd’hui la logique marchande et les sensibilités qu’elle façonne. Nous voulons réhabiliter les vertus de l’attardement, de l’hospitalité, de la rencontre. Cela concerne aussi bien les formes de l’art que les pratiques qui le portent. C’est pourquoi le CDN de Montpellier doit être habité par des artistes au travail (la troupe associée), inviter des artistes d’ici et d’ailleurs à partager ce lieu sur de longues périodes (avec des représentations en série), nouer des liens et mener des enquêtes avec les lieux et les habitants du territoire (avec des pièces itinérantes et des expériences in situ) et développer à Grammont une activité inlassable et régulière de partage et de conversation entre tous ces gens : artistes, spectateurs, penseurs, poètes, étudiants, associations, etc. La création des Rencontres des Arts de la Scène en Méditerranée participera de ce dialogue, en proposant un temps fort mêlant la découverte d’oeuvres produites par les artistes de la Méditerranée (ce qui veut dire aussi des artistes de la région) et la mise en discussion des écarts de pratiques, de conditions de production, de situations politiques qui travaillent l’inscription sociale des arts de la scène dans cette partie du monde.

www.duzieu.net

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