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Propos recueillis par
Jennifer Ratet

 

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/ Comment s’est déroulé le processus créatif de NOVO ?

Vaste question… les prémices de ce projet remontent à longtemps. Vers 2011. J’ai passé beaucoup de temps en Essonne (à Evry, notamment) pour une tournée hors les murs du spectacle Petites Âmes organisée par l’Agora – scène nationale d’Evry. Et, dans un moment d’attente, sur la place devant le centre commercial où se situe le théâtre, j’ai eu la sensation de ne pas savoir où se trouvait le sol. En effet, Evry fait partie de ces villes nouvelles remplies de passerelles, de niveaux différents, de places en presque lévitation, avec des rez-de-chaussée au niveau d’un quatrième étage à l’arrière ; le tout fabriqué, avec ou apparemment sans, logique architecturale.

Les matériaux utilisés dans ces constructions presque provisoires répondaient aux besoins des trente glorieuses de réhabilitation constante afin de nourrir un monde du travail encore existant. Puis d’autres temps ont suivi et la détérioration est vite arrivée. La dégradation sociale aussi, avec les problèmes que l’on connaît de ségrégation et de villes dortoirs sans réelle vie de quartier. Le temps passé dans cet environnement, et d’autres expériences personnelles, m’ont aussi montré que l’humain trouve des échappatoires, à des endroits parfois inattendus. Je venais de créer PLUG, une pièce sur les réalités virtuelles et sur la question de la sensation d’errance dans les nouveaux moyens de communication. J’étais alors tout à fait sensible aux relations entre le monde des idées (concepts) et celui de l’animal humain qui trouve toujours, et de multiples façons, des moyens de s’exprimer. Il m’a semblé évident de poser des questions sur les concepts architecturaux contemporains et leur relation à la vie, la sensibilité et l’humanité. Comme le veut le milieu et la procédure, il a alors fallu réaliser un dossier pour l’inévitable recherche de production… c’est aussi un moment pour trouver des sources et clarifier ses idées. Dans ce mouvement, je suis retourné vers une œuvre croisée auparavant : Junkspace de Rem Koolhaas, elle est devenue un curseur important. Notamment dans le constat des problématiques de la ville générique décrite sans ménagement par Mr Koolhaas. La forme de ces villes, les mauvaises réponses données aux mauvaises questions sur l’aménagement des espaces urbains actuels, les villes périphériques versus les centres-villes, la pensée métropolitaine, la gentrification due au tourisme, la globalisation et l’organisation purement commerciale des centres-villes… toutes ces questions sont passées au crible dans Junkspace.

Il manque la lueur d’humanité qui surgit quand des humains y habitent. Je m’intéresse aussi à ce qui fait le personnel, le détail qui change, qui rend unique le plus générique des bâtiments, la tour la plus impersonnelle, l’appartement le plus banal. Après diverses lectures de différents sujets et formats, j’étais persuadé de vouloir créer une forme de spectacle sur ce sujet. Mais il me manquait une ligne, une direction dramaturgique. Ne travailler que sur des concepts peut s’avérer sec en propositions de jeux. J’ai alors relu une nouvelle d’un auteur dont j’apprécie l’univers: Le Passage de la Nuit de Haruki Murakami. Même si l’on est en France et que l’exposition des savoirs est presque obligée, je resterai sur ces deux titres comme référents de notre recherche.

NOVO devait être le premier spectacle intégralement réalisé au sein de la nouvelle compagnie

MECANIkA. Mes spectacles créés au sein de PSEUDONYMO et Là Où (mes précédentes compagnies en collectif) étaient passés en production déléguée au sein de MECANIkA. Victime de la nouvelle situation, j’ai eu plus de difficultés à monter la production et malgré l’envie d’enchainer PLUG et NOVO, j’ai dû attendre. Entre-temps, on a créé La Queue de Monsieur Kat en profitant d’une résidence de création prévue au départ pour NOVO au TJP de Strasbourg, dont nous avons fait la première fin 2012. NOVO a eu quant à lui sa première résidence de création à l’automne 2012, à la scène numérique de MA – Scène Nationale de Montbéliard. Ce fût un moment court d’expérimentation de certains outils, notamment un bras articulé contrôlé par MIDI mené par Michel Ozeray. On en a profité pour faire des expériences vidéo et d’ombres sur la représentation de la ville. En 2013, nous avons fait une résidence de trois semaines à la Salle Guy Ropartz de la ville de Rennes, là, on a continué les expériences sur les façons de représenter la ville générique, mais à la taille plateau en traçant une dramaturgie provisoire ayant pour base la nouvelle de Murakami. Son regard sans jugement, son économie d’explications et son quotidien fantastique m’ont toujours séduit. On a tiré de cette expérience quelques personnages, quelques lieux à explorer. Notre intuition s’est confirmée par rapport à l’intérêt de traiter le sujet. Nous avons aussi eu l’envie de relever des défis, notamment la création de personnages robots qui puissent dialoguer par le mouvement avec d’autres non robotisés. De donner de l’importance à ce qui est normalement décor : que des éléments de narration, ou d’émotion narrative, soient suscités par le paysage. Le personnage d’Eri, une femme endormie tout le long du livre, nous a semblé essentiel. Avec la ville qui tourbillonne autour et d’autres personnages plus au moins liés à elle. De cette envie de technologie et de création de personnages est donc né le robot d’Eri, créé en collaboration directe avec Michel Ozeray. Nous avons ensuite commencé à définir par quels moyens représenter la ville et quels espaces représenter. L’étape suivante, dans notre espace atelier de l’époque Au Bout du Plongeoir à Thorigné-Fouilard (rocade de Rennes), a été de présenter lors d’une ouverture publique, une installation avec le prototype du robot et certaines techniques d’ombres dans des espaces filaires qui reprendrait l’univers des maquettes d’architecte. L’un des proches collaborateurs du projet étant Nicolas Lelièvre, architecte de formation, plasticien, vidéaste et photographe. Il a notamment apporté le principe de représentation par éclatement des espaces utilisé en dessin d’architecture. La complexité des matériaux, des couches, des installations dans tout bâtiment nous a aussi semblé parlante. Dans une discussion avec Nicolas Lelièvre je me rappelle avoir fait référence à une « vision » que je souhaitais transposer dans la forme NOVO : que les espaces urbains soient comme une nature construite par l’homme. Avec ses branches, ses racines, ses saisons, mort et vie, ses secrets, ses couches et ses surfaces en mutation. Un troisième moment de création s’est déroulé à Nantes – fabrique Chantenay (un service fort intéressant de la ville de Nantes qui met à disposition des espaces de création aux équipe nantaises et rennaises, en ayant comme référent à Rennes l’association Au Bout du Plongeoir). Ici, avec une présentation publique à la fin des quinze jours, nous avons entamé une possible narration avec des exercices de dramaturgie. Le tout en utilisant des prototypes pour les objets marionnettes et la scénographie. L’un des axes du travail fût aussi ma présence, mon corps en tant que marionnettiste et acteur. Des espaces et des formes de manipulation et de jeu sont alors apparus dans cette création. Le son, né du talent de Morgan Daguenet (un musicien avec qui je collabore depuis longtemps), a également pris ses directions, son caractère. C’est alors qu’est survenu, en 2014, le déménagement à Montpellier, MECANIkA inclus dans le transport. Nouvelle région, nouveaux partenaires à chercher, et nouveau timing de création. Nous avons profité d’une résidence à l’Espace Périphérique de La Villette à Paris pour, avec Michel Ozeray, faire évoluer le robot d’Eri et avancer sur l’exécution d’une maquette de la scénographie. Par la suite, sans réelles possibilités de production pour NOVO, j’ai fait des collaborations extérieures (comme concepteur de marionnettes et interprète notamment). De nouvelles possibilités de poursuivre le projet sont arrivées en 2016, avec une invitation pour présenter une forme pendant Les Giboulées de la Marionnette à Strasbourg. Là, nous avons fait évoluer la présence d’Eri et investi entièrement l’espace en créant une représentation de la ville, avec ses changements d’échelle et une multiplicité de formes tout en restant restreint à un seul matériel : le tasseau de bois. Pour cette installation performative, nous avons fermé la porte, seul endroit qui permettait la visibilité de l’installation, avec une planche ouverte en trois endroits par des fentes type boîtes aux lettres, à trois niveaux et avec des angles de vision et détails différents. L’installation avec la spatialisation sonore jouait avec tous les sens du spectateur/visiteur, mêlant présence lumineuse et ambiance sonore selon un système de capteurs de présence élaborés par Morgan. S’ajoutant à l’aide de la région, la subvention de la DRAC en 2016 nous a permis d’accepter une résidence (avec apport en coproduction du théâtre La Vignette et du TJP de Strasbourg) à Montpellier en 2017. Être compagnie résidente à l’atelier du CDN de Montpellier (hTh) nous a donné une liberté d’exploration matérielle et de construction. Travailler dans de bonnes conditions est un élément important.

Cette résidence et l’ouverture de saison 2017/18 avec les représentations de NOVO – la nuit nous ont permis de finaliser la forme ultime de ce projet qui a maintenant trois volets: NOVO – l’installation / NOVO – le workshop (dirigé par Nicolas Lelièvre) et NOVO – la nuit (forme spectacle rattachée à l’installation par les éléments mais avec un récit propre et une durée déterminée).

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NOVO – la nuit est pour moi un conte urbain. C’est un moment plutôt visuel et sonore, disons sensoriel, de ce que nous éprouvons la nuit dans une ville ; un ville quelconque, générique, mais qui peut réveiller des sensations à tout un chacun. Visuellement, je me suis attaché à des formes que j’apprécie, notamment dans celle des marionnettes qui suggèrent une approche du manga japonais. Un genre artistique inspirant dans les représentations de l’espace urbain, dans la nuance du détail et dans la subtilité qui sort des règles. C’est aussi un moment de partage autour de plusieurs questions sur le corps : ma présence, celle du robot (un personnage endormi autonome, avec un corps entre l’humain et le mannequin) et une marionnette, assumée comme telle avec des traits et l’expression de ce qui caractérise un personnage marionnettique (articulation, contrôle…). Un autre personnage est l’espace-ville, urbain, qui s’articule par la lumière et par le son subtilement spatialisé, par l’échelle et par sa relation avec les personnages. Le long parcours créatif de ce projet a permis de synthétiser le propos et de l’épaissir.

NOVO – la nuit porte ce manteau de couches de synthèses et de multiples questions, parfois sans réponses, qui font partie intégrante de la pièce. D’autres aspects restent dans le champ de l’intuition, à chacun de trouver son intérêt, sa correspondance. La solitude, le rêve, le fantasme, les peurs et les envies, les espaces qui parlent par eux-mêmes, l’expressivité d’actions minimes, de la contemplation, sont les ingrédients de la pièce.
/ En quoi les nouvelles technologies vous intéressent-elles particulièrement dans votre travail ?

Les nouvelles technologies m’intéressent pour ce qu’elles représentent par rapport à l’être humain contemporain. Dans PLUG, c’est le vertige des nouveaux moyens de communication leur pouvoir aliénant. La forme du spectacle même parle de cette multiplicité des regards instantanés, du choix permanent entre plusieurs sources, pour un monde virtuel que l’on rend matériel sur le plateau de théâtre. Dans NOVO, c’est la création ou simulation de vie. Le personnage d’Eri est un robot qui dort ; elle respire et bouge la tête dans des mouvements proches du réel commandés par un cerveau artificiel avec un programme aléatoire mais en suivant des schémas préétablis de phases de sommeil humain. Le trouble et la fascination que sa présence provoque m’intéressent. On sait et on voit que c’est un objet, pourtant, elle porte une étrangeté liée à nos perceptions du vivant, à notre animisme inconscient que, dans ce cas précis, les nouvelles technologies nous permettent d’aborder. Les nouvelles technologies sont un artisanat contemporain. Ce sont des outils qui nous invitent à explorer d’autres formes. Pourquoi s’en priver ?

 

/ Que pouvez-vous nous dire de la marionnette que vous avez créée pour La vie des formes ?

Il s’agit d’une commande de Renaud Herbin. Les négociations pour sa participation avec Célia Houdart dans le dispositif « Sujets à Vif » au festival d’Avignon sont arrivées assez tard, donc le temps était compté. D’autant plus qu’entre-temps, j’étais intervenant à l’ESNAM (École Supérieure

Nationale des Arts de la Marionnette) à Charleville-Mézières. Cela a eu l’effet positif de nous faire prendre des décisions rapidement et aller droit au but des envies de Renaud qui voulait développer un travail avec un mannequin. On s’est rencontrés il y a de longues années et on se connaît assez bien. Au sein de Là Où et encore avant de PSEUDONYMO, nous avions déjà fait des expériences avec des mannequins avec notamment un projet de Julika Mayer. Au cours de celui-ci, et avec des échanges entre concepteurs de marionnettes, Renaud et moi avons eu l’occasion de croiser Arnaud Louski-Pane et sa méthode d’articulation du ventre des marionnettes. Pour Renaud, ce dispositif était important dans l’expressivité du mouvement, c’est pourquoi nous avons fait appel à Arnaud, qui a collaboré dans ce sens à donner au mannequin cette amplitude de mouvement. Dans la liste des possibilités, il avait aussi l’envie de bloquer à souhait certaines articulations (genoux et coudes). Nous avons donc fait appel à un autre concepteur/constructeur, une vieille connaissance, Michel Ozeray. Par rapport au texte autobiographique que nous a présenté Célia Houdart, il nous a semblé pertinent que ce personnage ait un air de ressemblance avec son manipulateur, Renaud. C’est donc un travail d’équipe qui a été mené, intéressant par le partage des connaissances loin du secrétisme qui entoure parfois certaines vieilles pratiques de conception et construction de marionnettes auquel je suis farouchement opposé.

Laviedesformes@benoitschupp

La vie des formes – Renaud Herbin & Celia Houdart

 

Quelle est l’actualité de MECANIkA ?

Avec la première de NOVO – la nuit en octobre à La Vignette, ce sera la fin de la phase construction-conception de ce projet et le début de l’exploitation de ces 3 volets, qui vont inévitablement évoluer (oh merveille du spectacle vivant !!) mais se maintiendront dans leur forme.

On est en préparation, recherche de production et de lieux d’accueil de résidences pour un nouveau projet que je mène avec Mila Dargies. L’AUTRE/DER, DIE, DAS ANDERE est un projet de théâtre visuel franco-allemand sur le sentiment de la jalousie et souhaite mettre en dialogue le théâtre, la manipulation des formes animées (marionnettes et objets) et l’installation plastique. Nous proposons un voyage entre la mesure et l’excès des différentes strates de ce sentiment en questionnant l’existence d’une frontière entre la jalousie saine et malsaine et toujours, l’influence des nouveaux moyens de communication de masse, aussi bien au niveau personnel que politique et social.

Coproduction & soutiens : Sophiensaele, Berlin (Allemagne) – TJP, CDN d’Alsace-Strasbourg, MA Scène Nationale de Montbéliard, en cours.

Parallèlement, je continue mes interventions au sein de l’Université Paul-Valery Montpellier 3 dans le cadre du master création et licence arts du spectacle. Nous aimerions continuer la collaboration avec la nouvelle direction du CDN dans le partage de l’espace atelier : un lieu important pour notre façon de travailler.

On accueillera aussi, dans les différents projets de la compagnie, de jeunes intéressés par la construction notamment Marta Pereira, diplômée de l’ESNAM.

Des collaborations extérieures sont aussi possibles, nous avons notamment un projet avec la nouvelle création de Renaud Herbin au TJP-CDN de Strasbourg pour la saison prochaine.

>> en savoir + sur la compagnie
www.mecanika.net

 

 

 

 

 

 

 

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