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SAINTE JEANNE DES ABATTOIRS

Entretien avec Marie Lamachère pour « Focus », revue du théâtre La Vignette.

1. Jennifer Ratet : //INTERSTICES a été accueillie en résidence durant la saison 2015-2016 à La Vignette pour y travailler à la création de Sainte-Jeanne des abattoirs. Vous avez alors engagé un dialogue avec les étudiants, pourriez-vous nous parler de ces échanges ?

J’ai proposé aux étudiants de m’accompagner sur la phase de découverte et de préparation dramaturgique sur le texte de Sainte Jeanne des abattoirs de Brecht, et ceci à deux reprises. Lors d’un atelier hebdomadaire de TD de L1, entre janvier et juin 2015 et lors d’un stage d’une semaine avec la Vignette en octobre 2015. J’ai travaillé avec les étudiants sur plusieurs scènes qui composent la trajectoire des ouvriers dans la pièce : ils sont pour moi les véritables personnages principaux du texte de Brecht. Nous avons aussi travailler sur le très beau monologue de Jeanne Dark dans lequel elle décrit son rêve d’un grand mouvement populaire libérateur. J’en étais au début du travail sur la pièce : ce moment où il s’agit de faire lever des questionnements à partir du texte de Brecht. Ce texte, qui date de 1930, met face à plusieurs difficultés. Il est nécessaire à la fois d’enquêter sur le moment historique singulier de son écriture, (répercussions du krach de 1929 et montée du nazisme en Allemagne), et d’enquêter sur les abattoirs de Chicago et l’industrie de la viande, puisque c’est la situation effective des scènes à jouer. En même temps que ce travail se fait, il ne faut laisser l’historiographie muséale prendre toute la place, et il faut entrer en dialogue avec les idées qui travaillent la pièce, car il va falloir jouer des situations mais aussi des batailles d’idées ! Nous avons eu des discussions passionnantes sur la vision ou la connaissance que nous avons les uns les autres du travail ouvrier, de la conscience de classe ouvrière. Notre question était de savoir si nous employons encore ce mot d’« ouvrier » pour parler de certaines réalités, et de démêler si nous parlons en termes sociologiques ou politiques. En France, 73°/° des étudiants travaillent pendant leurs études. La plupart ont donc une expérience du monde du travail : ouvrier agricole l’été, employée à Mac Do’ l’année… La pièce met en scène l’organisation d’une grève générale, et sa répression. Nous avons donc aussi travaillé sur ce que pouvait être des motivations politiques. C’était d’ailleurs un sujet de dilemme pour certains des étudiants : en quoi est-ce que cela peut devenir théâtral ? Entre mes opinions et celles que je crois percevoir dans le texte comment est-ce que je me situe comme acteur/actrice ? Je trouve que c’était une manière intéressante d’aborder avec les étudiants ce qu’on appelle la « distanciation ».
Avec la compagnie nous avons par la suite été en résidence dans un Lycée de Mende, et nous avons travaillé de même avec des lycéens de 1ère et Terminales sur ces sujets. Cette fois, un an après, début 2016, nous étions en plein mouvement « Nuit Debout » : c’était encore plus évident pour des jeunes gens de s’emparer pleinement de certaines questions.

La compagnie s’est aussi installée à la Vignette en décembre 2015 – janvier 2016. Nous avons monté le décor, et avons répété pendant 3 semaines. Nous avons principalement travaillé sur le montage des images vidéos en rapport avec la scénographie, et bâti une sorte de canevas. C’était une période de travail passionnante.

Mais la compagnie a une longue histoire avec l’Université Paul Valéry et ses étudiants. J’y ai moi-même étudié les Lettres Modernes en même temps que je fondais une compagnie de théâtre universitaire. J’y ai enseigné à plusieurs reprise et j’ai rencontré ainsi plusieurs des acteurs de la compagnie : Damien Valero, par exemple, qui fait aujourd’hui partie de la troupe, et Emilie Dreyer-Dufer que j’ai rencontrée lors d’un stage avant de lui proposer de rejoindre le projet. Clément Bonnefond, qui joue dans Sainte Jeanne des abattoirs est aussi un étudiant en musicologie de Paul Va.

2. J.F. / Que pouvez-vous nous révéler de vos choix de mise en scène et de scénographie pour cette pièce ?

Pendant la création de Sainte Jeanne des abattoirs, nous avons travaillé comme « artistes associés » à deux théâtres Les Scènes croisées de Lozère et Le Forum du Blanc-Mesnil. Leurs deux territoires d’implantation et les rencontres que nous y avons faites ont été déterminantes pour certains choix.

Le texte indique plusieurs lieux : « les abattoirs », « devant des conserveries », « la bourse au bétail », « un quartier d’affaire », « une rue ». Ayant choisi de centrer le propos sur les ouvriers, il m’a semblé important de représenter l’abattoir sur scène : cette étrange usine à tuer et dépecer. La scénographie s’inspire donc d’un ancien abattoir de Marvejols en Lozère. Les plans on été conçu dans les années 30 pour être construit, initialement, en Algérie. Il a finalement été bâti dans la région dans les années 50-60 et a été fermé il y a deux ans à peine. Ce bâtiment a traversé les continents et le siècle : il était un symbole de ce que je voulais représenter à propos de cette industrie. J’ai donné une photographie à Delphine Brouard, la scénographe, qui s’en est inspirée pour réaliser maquettes et plans. Les décors ont été construits par les ateliers de la MC2 de Grenoble. La touche finale, la patine, a été donnée par une formidable décoratrice de la région : Paule Barbé.
La scénographie intègre aussi un travail sur trois écrans de projection vidéos. Les images travaillent un triple matériau : des archives documentaires d’abattoirs de Chicago des années 30 et 40, des images d’un abattoir industriel de la région en activité, des images d’archives de plusieurs grèves ouvrières de plusieurs époques et plusieurs pays. J’ai travaillé pour ce faire avec deux réalisateurs : Gilbert Guillaumond et Simon Leclère, une photographe : Soraya Hocine, et une documentaliste de cinéma : Emmanuelle Koenig.

Pour la mise en scène j’avais plusieurs défis à relever. D’abord arriver à rendre intelligible une fable qui raconte trois histoires en une. La première histoire raconte la réorganisation d’une filière économique selon les règles du capitalisme. Les Rois de la Viande, les Géants de la Conserve, les Magnats des abattoirs, se font la guerre, et, de magouilles en délits d’initiés, d’OPA en faillites, provoquent « une crise » qui n’est pas sans bénéficiaires. Sur le mode d’un conte initiatique, la deuxième histoire nous fait suivre le cheminement de Jeanne Dark, entre errances, atermoiements, et prises de conscience. La Sainte de Brecht est une « héroïne » malmenée : sa foi en l’humanité, son désir d’un monde juste, ses principes moraux, et son petit savoir rhétorique vont être mis à l’épreuve du réel. La Sainte Jeanne de Brecht est un conte cruel où l’on voit une « bonne âme », se débattre avec des mots face aux conflits d’intérêts, balancer entre ses rêves et le « principe de réalité » et que l’on voit, cueillie au seuil d’un événement, essayer de penser et choisir. La troisième histoire, enfin, est celle des « ouvriers » qui, de constats en discussions, de discussions en décisions, de décisions en actions, dessinent individuellement ou collectivement les contours de leurs propres trajectoires. Tout d’abord subissant les conséquences d’une vie aliénée à l’injonction concurrentielle, nous les voyons, à l’école d’un monde marqué par la « violence », choisir la nature de leurs secours, de leurs défenses, de leurs ripostes, et lancer une grève.
Le texte de Brecht enchâsse ces trois histoires et sa poétique met les acteurs en situation d’être à la fois protagonistes et conteurs. Il faut donc, avec les acteurs, trouver des codes de jeu qui permettent ce va-et-vient. Le style passe d’une parodie de vers classique au vers libre moderne, du pur poème au discours politique. Les passages d’une scène à l’autre peuvent être très « cut » : selon des procédés cinématographiques que Brecht semble avoir emprunté directement à Eisenstein et notamment à son très beau film La grève. Le texte de Brecht invite donc à jouer avec les genres de même que les personnages semblent jouer dans des œuvres différentes : les rois de la viande jouent la grande tragédie de la Crise économique, Jeanne Dark joue tantôt dans un conte tantôt dans un drame psychologique, les Chapeaux Noirs chantent une comédie musicale plus ou moins distanciée, les ouvriers enfin, le « héros collectif », sont tantôt poètes, tantôt clowns prosaïques, tantôt stratèges, tantôt jouent la situation, tantôt la réfléchissent.
J’ai donc tenté de rendre compte de ce « patchwork » stylistique et citationnel. Brecht cite une partie de ses références et en explique lui-même les raisons dans son exergue : « Sainte Jeanne des abattoirs veut rendre compte du stade actuel de l’homme faustien. La pièce est tirée de la pièce Happy end d’Elizabeth Hauptmann. Nous avons par ailleurs utilisé des modèles et des tournures de style classique : à la représentation de tel ou tel processus nous avons donné la forme qui lui correspond historiquement. Ainsi sont mis en lumière non seulement les processus, mais aussi la façon dont le théâtre et la littérature les représentent. »

La troisième question, fondamentale, a été de me demander comment j’allais « représenter » théâtralement les ouvriers sachant que la « représentation des ouvriers » peut se comprendre comme une question politique majeure.
Le troisième défi a consisté aussi, pour moi, à me demander comment j’allais pouvoir prendre à rebours certains des a priori ou fausses vérités que j’ai pu entendre énoncées, ci et là. Premier a priori : « Brecht est daté ! D’ailleurs : la preuve le fonctionnement du capitalisme aujourd’hui est bien différent de celui des années 30. » Le texte donne la répartie dans sa description précise du mécanisme des bulles spéculatives. Deuxième a priori : « Les « ouvriers » sujets de la fable et sujets de l’histoire ! Vous plaisantez les ouvriers n’existent plus ! D’ailleurs la preuve : même le PS n’osent plus utiliser ce mot dans ces discours. » La réponse m’est venue en me documentant sur les abattoirs de Chicago et en discutant avec Dominique, Rachid, Michel, Mohammed, Nelson, Michaël, et tous les ouvriers de l’abattoir de Marvejols que l’on voit sur les images de la pièce. Je me suis rendue compte que si les machines s’étaient modernisées, les gestes et le séquençage des tâches depuis le « coup de merlin » jusqu’à la découpe, avaient dans les faits très peu changé en un siècle d’industrie. Les problèmes de cadences, de nature des contrats, d’amplitude horaire de la journée de travail, revenaient dans les discours. Et il y avait une autre évidence : de Chicago début du 20ème jusqu’à la Lozère début du 21ème : les ouvriers du monde sont une Internationale. Les ouvriers viennent du Brésil, du Portugal, du Maghreb ou du Mali pour travailler aujourd’hui dans un abattoir en Lozère comme ils venaient par millions de Lituanie, de Pologne ou d’Allemagne ou d’Irlande pour travailler hier à Chicago.
Brecht a choisi Chicago, comme ville symbole du capitalisme et, du même coup de sa contradiction : la lutte politique ouvrière. Pap N’Diaye et Andrew Diamond en ont fait le tableau : Chicago a une histoire politique riche et complexe : notamment au niveau du syndicalisme ouvrier, et de la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains…

3. J.F. / Ce qui est frappant dans votre approche du texte de Brecht, c’est combien vous le faites entrer en résonance avec l’actualité. Considérez-vous, comme l’auteur, que le théâtre se doit de chercher à s’adresser aux consciences ?

On pourrait dire que le texte de Brecht, hélas, n’a pas encore vieilli …

Si le texte de Brecht, 86 ans après son écriture, semble résonner avec l’actualité, c’est parce les gros titres de la presse ne changent pas : « nouvelle crise financière… », « les chiffres du chômage ont encore monté », etc… Brecht donne des médias – et des artistes aussi d’ailleurs (via les « musiciens » de l’armée du Salut) – une image sans concession et sans ambiguïté : ils fabriquent une événementialité qui sert le mode capitaliste de l’exercice du pouvoir.

La vraie différence entre son actualité et la notre c’est qu’en 1930, on pouvait présenter les mouvements de grèves ouvrières, et leur répression et mise en échec par la police ou l’armée dans une mise en perspective avec les victoires « historiques » de ce qu’on appelait la lutte des classes.
On pouvait chanter :
« L’usure folle en ses colères
Sur nos cadavres calcinés
Soude à la grève des Salaires
La grève des assassinés. »
Et la « grève générale » pouvait être vu, depuis la Commune de 1871, jusqu’à Octobre 1917, comme modèle et un comme mot d’ordre valable.

Aujourd’hui, entre les prophéties sur la « fin de l’histoire » et celles sur « le choc des civilisations », les esprits s’échauffent avec grand sérieux sur la taille du maillot de bain des femmes. Au final, certains utilisent encore la religion (« l’opium du peuple ») pour détourner les regards et pensées de l’essentiel. Mais cette fois, c’est – soit-disant – « la religion de l’autre » qui est instrumentalisée.

Dans le brouhaha des fausses idées, ce qui se pense en alternative non seulement peine à se faire entendre, mais peine à trouver l’acte politique populaire qui l’affirme souverainement, enfin.
Brecht m’aide simplement à y voir plus clair, non pas par des « solutions pratiques » ou des « messages politiques » mais par sa représentation nette et détaillée « des événements qui mettent des hommes aux prises avec d’autres hommes. » Je m’exerce donc, avec Brecht, à fabriquer, par les moyens sensibles du théâtre, une autre événementialité.

Je n’ai donc pas eu le souci d’actualiser cette pièce de 1930. J’ai suivi le conseil de Walter Benjamin concernant l’approche de l’histoire : « Articuler historiquement le passé ne signifie pas le connaître “tel qu’il a été effectivement”, mais bien plutôt devenir maître d’un souvenir tel qu’il brille à l’instant d’un péril ».

4. J.F. / Quel(s) retour(s) vous satisferiez vous de recevoir de la part de vos spectateurs à l’issue de la représentation ?

« Heureusement, depuis Brecht, nous avons changé le monde ! »

5. J.F. / Admettons que nous donnions ici même la parole à Jeanne Dark, quel message pensez-vous qu’elle délivrerait ?

Je ne considère pas qu’un personnage ou qu’un auteur délivre des messages. Faire de la politique un enjeu de questions pour le théâtre ne suppose pas forcément que sa fonction en devienne de délivrer des messages.

Quant à Jeanne Dark, elle expose ses visions ou ses idées qui évoluent au fil de la pièce. Au spectateur d’examiner les siennes propres.
Au début de la pièce Jeanne dit avec fatalisme : « le malheur arrive comme la pluie, personne n’en a décidé et pourtant elle tombe. »
A la fin, elle énonce ceci : « La violence est l’unique recours quand règne la violence et seuls les humains peuvent aider les humains. »

6. J.F. / Vous prévoyiez de créer à l’automne 2017 Une forêt dont tous les oiseaux sont de flammes à partir des textes idées de Fourier, pourriez-vous nous en dire un peu plus sur cette future création ?

Cette création réunira le noyau de la troupe : Michaël Hallouin, Laurélie Riffault, Damien Valéro et moi-même. Barbara Métais-Chastaignier travaillera avec nous sur la dramaturgie.

Notre intention est d’éprouver, avec le théâtre, l’hypothèse suivante : une idée politique qui s’expérimente par le malheur du peuple est une idée fausse. Une idée politique est vraie si elle fournit la preuve qu’elle est occasion de bonheur pour tous les gens : c’est-à-dire EU-topie mise en œuvre.
Charles Fourier, disait André Breton, est un « rêveur sublime », un des « grands visionnaires qui crurent avoir raison de la routine et du malheur ». Charles Fourier n’écrivait pas de théâtre. Il a produit, entre 1808 et 1836, d’épais volumes d’explications et des plans de constructions pour des « phalanstères » : modèles de communautés conçues selon les principes de l’Harmonie et des lois de l’Attraction passionnée : des hommes et femmes vivants en libres associations selon leurs désirs et leurs passions. Pour Fourier, les passions sont essentielles. Il dénombre cinq passions sensorielles correspondant aux cinq organes des sens, quatre passions affectives et trois passions « distributives ». Ces douze passions fondamentales permettent 810 combinaisons différentes. Le phalanstère fouriériste comprendrait 810 hommes et 810 femmes, chacun représentant un assemblage passionnel singulier, un « tempérament ». Tentative combinatoire des passions pour laisser à l’être humain sa part de désir et de singularité dans un monde réinventé. Faute de vivre selon ses passions et désirs, l’homme dépérit en « civilisation », laquelle est un « monde à rebours », un « enfer social », une étape de l’évolution humaine proche de la Barbarie et loin, très loin de l’Harmonie …
Fourier, qui ne manquait pas d’imagination, ambitionnait de révolutionner la vie de part en part : l’habitat, l’agriculture et la nourriture, l’amour, l’éducation des enfants… Son œuvre est drôle, imaginative, fantasque, et les portes d’entrées, multiples.
Son rêve a suffisamment marqué les esprits pour que Engel en fasse le précurseur de Marx, Herbert Marcuse le précurseur de Freud, et André Breton l’ancêtre des surréalistes… Pour Roland Barthes c’est un auteur « logothète » au même titre que Flaubert. Michel Butor voit en lui le « génial anticipateur non seulement du socialisme, de la pédagogie la plus récente, de la climatologie mais aussi de la psychanalyse et de certaines des recherches les plus fécondes de l’art contemporain ». Ainsi Fourier inspire les philosophes, les hommes politiques, les architectes, les poètes …
Nous voudrions mener notre propre enquête sur la manière dont les rêves de Charles Fourier inspirent, encore aujourd’hui, les expériences originales qui se mènent sur « les sentiers de l’utopie »… Nous enquêterons avec celles et ceux qui le voudront bien, sur les tentatives utopiques de vie en « communauté », en collectif, et sur les expériences de « vie réinventée », dans les interstices.

La nouvelle pièce naîtra de ce processus d’enquêtes.

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